Le projet

En écoutant, dans les années 7O, sur France Musique, un fragment de messe chanté par les chantres du village corse de Sermanu, j’ai été bouleversé par l’expressivité et l’intériorité de cet univers musical.
La parution de l’enregistrement des Chants des manuscrits franciscains de Corse par l’ensemble Organum m’a permis de découvrir la relation entre cette tradition orale encore vivante et les partitions anciennes conservées dans les bibliothèques franciscaines. Ces partitions étaient destinées aux frères et aux confréries, dont les chantres étaient issus des milieux populaires.Ces chants, de par leur destination première, conviennent parfaitement aux chanteurs amateurs. J’ai donc réuni quelques amis désireux de s’aventurer sur ce chemin nouvellement balisé et nous avons fondé notre ensemble en 1995. Quelque temps après, des voix féminines nous ont rejoints, enrichissant notre palette sonore. Au fil des ans, nos voix se sont faites les unes aux autres. Nous inspirant des chanteurs corses et sardes, nous avons trouvé un équilibre harmonique en chantant en cercle autour du lutrin.Grâce aux recherches d’Ignazio Macchiarella et à nos découvertes dans les bibliothèques franciscaines d’Italie et de Corse, nous avons encore étendu notre répertoire.

C’est à ces chants (laude, canto fratto, falsobordone), réinterprétés, qu’est consacré l’enregistrement du cd « Cantatorio ».

Les laude sont très souvent chantées en langue vernaculaire et expriment avec force la religiosité populaire. Elles trouvent vraisemblablement leur source poétique dans le Cantique des Créatures de Saint François d’Assise. Le plus ancien recueil de ce type de chants date de 1250. Au 17e siècle, les laude ont été largement diffusées en Italie. Quelques unes ont traversé le temps et nous sont parvenues.

Une grande part des manuscrits qui ont survécu est constituée de canto fratto, littéralement « chant brisé », dont les premières traces remontent au début du 14e siècle. Dès la fin du 19e siècle, le canto fratto a été abandonné mais a survécu dans quelques villages de Toscane jusque dans les années 1950.

Le falsobordone est une forme de polyphonie dont la mélodie principale est exécutée au ténor et accompagnée simultanément par la basse et les voix supérieures, toutes les voix réalisant ensemble des successions d’accords. La clarté du genre répondait parfaitement à l’austérité voulue par le concile de Trente (1545-1563). Le falsobordone a été diffusé tant par l’oralité que par l’écrit. Il s’est sédimenté dans les traditions orales, dont certaines sont parvenues jusqu’à nous.

Sébastien Lemaire