Cantatorio

Une sélection significative de falsobordone allant du début du XVIe siècle jusqu’au XXIe siècle

Les sources qui ne se rapportent pas à l’œuvre de grands auteurs sont habituellement étiquetées comme « musiques mineures ».
Il s’agit d’une vision irréaliste de l’histoire de la musique, centrée sur le stéréotype contemporain des « compositeurs-créateurs-géniaux », qui ne tient pas compte du fait que la musique, en dernière analyse, est toujours une activité sociale : n’importe quel morceau est un ensemble de sons pensés et réalisés par quelqu’un pour quelqu’un d’autre.

Au-delà de sa « valeur artistique », un témoignage musical du passé est en substance la trace d’un événement sonore qui a engagé des hommes et des femmes, en les impliquant rationnellement et émotionnellement dans une action collective à l’intérieur des communautés sociales, avec des buts partagés et ainsi de suite.
C’est dans cette perspective qu’il faut écouter et apprécier les vingt chants de ce disque, qui est le résultat de la passion et de la compétence, animé de la plus sincère nécessité de s’exprimer à travers le chant.
Une nécessité exprimée par les membres de l’ensemble A Più Voci, qui se réfère à l’esprit le plus beau et le plus authentique de faire de la musique, qui traverse tous les siècles de notre histoire, que l’on peut retrouver, très vraisemblablement, dans les même évènements musicaux auxquels se réfèrent les traces écrites (re)vitalisées dans cet enregistrement.

C’était cela, en effet, l’essence du falsobordone, pratique de très grande importance dans les vicissitudes de l’histoire de la musique, à la base du développement de l’harmonie tonale occidentale bien qu’habituellement négligée dans les études de la pseudo grande musique
Dérivé de la pratique de l’oralité, le falsobordone, dans ses rares traces écrites, était constitué d’une sorte de canevas, confié à la passion et à la compétence de ceux qui l’exécutaient, le modifiant et le psalmodiant selon leurs propres choix esthétiques et nécessités expressives, en faisant les adaptations nécessaires, plus ou moins comme le chœur A Più Voci le fait pour chanter le falsobordone dans ce disque. Autrefois, les chanteurs reproposaient et réélaboraient considérablement le canevas d’origine, un peu comme on l’entend dans les chants « Gustate et Videte » & « Gloria ».
Vous entendrez une sélection significative de falsobordone allant du début du XVIe siècle jusqu’au XXIe siècle.

Concernant le canto fratto, nous pouvons dire à peu près les même choses : il s’agit de la manifestation d’un savoir faire de la musique d’une extrème importance dans l’héritage du culte religieux chrétien comme pratique exécutive d’usage commun, malléable et donc adaptable aux plus diverses intentionnalités expressives.
Il en va de même pour les chants en rapport avec les traditions orales, comme le magnifique « Lamentu à Ghjesù », construit sur la base d’une réélaboration de Nando Acquaviva, Toni Casalonga et Roccu Mambrini, sur des modèles musicaux diffusés en Corse.

La dimension de la nécessité du chant a eu historiquement une acception particulière dans le décor de la musique religieuse; un champ où il est prévu que l’expressivité soit exclusivement fonctionnelle au service du culte : « Elle doit être un art véritable, puisqu’il est impossible autrement qu’elle ait, sur l’âme des auditeurs, cette efficacité que l’Église veut obtenir en accueillant l’art des sons dans sa liturgie. Nous pouvons lire ceci encore aujourd’hui dans les règles universelles de l’Église catholique. Il s’agit d’une question très complexe que l’on ne peut définir en peu de mots et dans laquelle, de toute façon, l’élaboration musicale en substance a toujours eu, et continue d’avoir, beaucoup à faire avec la représentation de l’idée du sacré. En ce sens, les successions relativement simples de notes comme celles de ce disque, en comparaison, par exemple, avec une cantate de Bach, procurent des sortes d’images qui sont très efficaces autour des conceptions diffuses de la sacralité au niveau populaire, de la symbolisation de la transcendance. Tout ceci se passait dans le cérémonial religieux, dans la ritualité qui, pendant des siècles, a représenté le décor principal de l’implication collective pour la majeure partie des « gens du commun ».